L'actrice Adèle Haenel arrive au palais de justice de Paris pour le procès en appel du réalisateur Christophe Ruggia, accusé d'agression sexuelle sur sa personne alors qu'elle avait moins de 15 ans, le 23 janvier 2026 ( AFP / GEOFFROY VAN DER HASSELT )
Trois ans de prison ferme ont été requis vendredi en appel à Paris à l'encontre du cinéaste Christophe Ruggia pour agressions sexuelles sur l'actrice Adèle Haenel lorsqu'elle était âgée de 12 à 14 ans, l'actrice exposant à la cour d'appel de Paris sa "honte" d'enfant blessée.
Les mains enfoncées dans les poches d'un ample costume, les yeux baissés et humides, les mots difficiles, espacés de silence, la comédienne récompensée par deux César a dévoilé, l'espace d'une petite demi-heure à la barre, un traumatisme symptomatique des enfants victimes de violences sexuelles.
"Ça me fout la honte, en fait. Ça me fout la honte d'être marquée à ce point. J'aimerais que ça n'ait pas eu lieu, j'aimerais juste pouvoir dire que ça n'existe pas. J'ai tendance à minimiser parce que c'est une manière de repousser l'importance de M. Ruggia dans ma vie. Ça me dégoûte de le dire, mais cette importance, c'est l'ampleur de la destruction", lâche-t-elle, la bouche crispée.
Aujourd'hui âgé de 61 ans, Christophe Ruggia est poursuivi pour agressions sexuelles de 2001 à 2004 sur la comédienne lors de rendez-vous hebdomadaires à son domicile, dans la foulée de l'éprouvant tournage du film d'auteur "Les diables" où le réalisateur, de 24 ans son aîné, avait offert à la jeune adolescente son premier rôle au cinéma.
Démentant farouchement les faits dans cette affaire, révélée en 2019 dans une enquête de Mediapart, Christophe Ruggia a été condamné en février à quatre ans de prison, dont deux ferme à effectuer sous bracelet électronique, et a fait appel.
"J'ai envie d'arrêter cette dépression, d'y mettre un terme, mais je sais pas si ça sera fini. Juste vivre avec. C'est une image de soi complètement détruite depuis l'âge de 12 ans", confie Adèle Haenel à la cour à la reprise vendredi du procès, dont la première moitié s'est tenue en décembre avec l'interrogatoire du réalisateur.
Le réalisateur Christophe Ruggia au Palais de justice de Paris pour son procès en appel pour agression sexuelle sur l'actrice Adèle Haenel, alors qu'elle avait moins de 15 ans, le 23 janvier 2026 ( AFP / GEOFFROY VAN DER HASSELT )
Sous la femme de 36 ans, qui a rompu avec le monde du cinéma après une carrière stratosphérique, refait surface dans le prétoire l'adolescente qu'elle était.
"Ce que j'ai fait avec l'argent des per diem sur +Les diables+, c'est aller au JouéClub de la place de la Nation pour acheter des Lego, des jouets. C'est ça l'enfant que j'étais en fait. Je faisais du judo, j'étais en 5e, j'étais assez énergique je dirais. Après... après... c'est un peu le début de cet état dépressif. C'est difficile à qualifier, c'est comme si ça avait été toute ma vie. Je croyais que c'était comme ça la vie en fait."
- "Coupable, forcément coupable" -
Des séquelles qui se matérialisent aujourd'hui encore par les nombreux tics traversant son corps, rendu plus nerveux encore par la tension du procès. Le chewing gum furieusement mâchonné. Les mains qui se tordent. Les paupières qui clignent frénétiquement. Les grattements à la tête.
L'actrice Adèle Haenel (g), accompagnée de son avocate Anouck Michelin, arrive au palais de justice de Paris pour le procès en appel du réalisateur Christophe Ruggia, accusé d'agression sexuelle sur sa personne alors qu'elle avait moins de 15 ans, le 23 janvier 2026 ( AFP / GEOFFROY VAN DER HASSELT )
"Cet endroit sur la tête que j'ai, que je gratte tout le temps, c'est M. Ruggia qui m'a dit un jour que j'étais sur ses genoux +ah tu as un truc là+ (...) Je me suis mis à gratter cet endroit en fait, j'ai eu ma main recouverte de sang et depuis je n'ai pas arrêté", explique-t-elle.
Fustigeant la stratégie de défense de Christophe Ruggia, qui avec ses "mensonges poisseux" se présente comme l'"énième victime sérielle d'une enfant nymphomane", Adèle Haenel implore la justice qu'"on circonscrive la responsabilité": "c'est moi qui porte la culpabilité de M. Ruggia, de parents démissionnaires".
Adèle Haenel "vous donne à voir l'enfant qui se recroqueville dans le canapé pour échapper à son agresseur", résume son avocate Anouck Michelin, qui la représente avec Yann Le Bras.
Anouck Michelin, l'avocate d'Adèle Haenel revient, après une pause, pour le procès en appel du réalisateur Christophe Ruggia, pour agression sexuelle sur l'actrice alors qu'elle avait moins de 15 ans, le 23 janvier 2026 au Palais de justice de Paris ( AFP / GEOFFROY VAN DER HASSELT )
Quelques minutes plus tard, l'avocat général Alexis Bouroz requiert à l'encontre de Christophe Ruggia cinq ans de prison, dont trois ferme, afin que le prévenu connaisse "l'emprisonnement réel".
Ce dossier "a pour particularité de se passer dans le monde du cinéma, mais sur le fond, les ressorts, la réalité, c'est ce que vous retrouvez dans tous les dossiers sur lesquels vous êtes amenés à statuer: le prof d'équitation, le prof de gymnastique, l'encadrant de camp scout... C'est pas un MeToo, c'est des abus sexuels sur des enfants", analyse-t-il.
Pour sa part, la défense dénonce une "procédure menée depuis le premier jour contre Christophe Ruggia, coupable, forcément coupable" et regrette le "déséquilibre médiatique dans cette affaire et son impact, conscient, inconscient, sur la décision de justice".
"Les souvenirs d'Adèle Haenel qui sont l'objet de votre prévention sont des souvenirs reconstruits", plaide devant la cour Me Fanny Colin. "Adèle Haenel ne décrit qu'une seule scène, qu'elle systématise à cent samedis", jour de leur rendez-vous hebdomadaire, s'étonne-t-elle, arguant d'une mémoire traumatique "confuse" de l'actrice.
Décision le 17 avril.

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